aller-retour / aller-simple

installation toile en soie noire, pétales de roses
10x10m
Université Saint Charles, Paris, 2008



aller-retour / aller-simple

« Le temps répare les choses »

Bien après cette performance, le deuil est encore là mais bien sûr différent. Le sentiment de décembre s'est atténué. Après que la trace se soit évaporée, la disparition avérée, le sentiment de perte s'efface. Avril 2008, le temps seul a le pouvoir de reconstruire, de soigner la blessure comme un pansement au mal, à la tristesse, à la douleur. Je suis partie en Normandie sur le lieu de la performance. J'avais une idée précise de ma nouvelle installation pour clore le moment du deuil : construire un labyrinthe. Là-bas, en commençant à construire l'installation, mes plans initiaux ont été bouleversés. Il y avait une tension que je ne pouvais contrôler. Mes déplacements et mes gestes étaient très rapides, ma respiration nerveuse. Je prenais le matériel, je plaçais les éléments dans l'espace comme les pièces d'un puzzle. Mon projet se transformait peu à peu. Le labyrinthe s'est transformé en une cage d'oiseaux en tissu et métal suspendue au plafond avec une échelle de tissu noir qui va de la cage d'oiseaux au sol. C'est alors que je réalise que mon père avait une grande passion pour les oiseaux. Cette pensée, ce choix avait surgi sans l'avoir consciemment pensé auparavant. En suspendant la cage d'oiseaux au plafond, je m'aperçois que le plafond est trop bas, je sens que je ne dois pas la déplier mais la laisser légèrement suspendue. J'attache l'échelle de la cage d'oiseaux jusqu'au plafond. Puis, je jette les pétales de roses sur l'installation. Je mets une pomme rouge et le petit serpent sur un des côté de l'installation. Je suis bercée par les matériaux. Tout se met en place avec une grande évidence. Je sors du labyrinthe. Comment parler de sublimation dans cette expérience d'installation ? Tout est symbole, je pense après coup. La cage d'oiseaux est aussi un tombeau, c'est une structure énigmatique. L'échelle est un chemin qui va vers la lumière, comme un chemin récemment emprunté par une personne disparue. Au sol, il y a un chemin de pétales, de fête, de cérémonie comme en Inde lors des funérailles religieuses où les gens jettent des fleurs sur le fleuve. Ce tombeau en tissu noir en soie de 1,5 sur 1,5 m, matériel noble, vient représenter l'absence, la mort, l'au-delà. Il est suspendu pour montrer le sentiment de légèreté, de féerie. L'échelle bricolée en tissu noir de 5 mètres forme un chemin de la tombe jusqu'au plafond. La pomme et le serpent traditionnellement associés au péché, représente pour moi l'espoir en la vie. J'ai éprouvé dans la conception et la réalisation de cette installation des sentiments de joie, une grande euphorie et l'évacuation de la tristesse.

Quand on perd son père, on perd ses repères

Lorsque je fais ma performance, quatre mois se sont écoulés depuis le décès. J'ai porté cette douleur. Je l'expulse quand vient le moment. Alors, je me sens renaître, ressuscitée. C'est le printemps un moment propice pour changer, vivre. Je suis dans mes souvenirs mais aussi dans le renouveau. J'ai l'intention de créer une installation, un labyrinthe en tissu.

Le père nous donne un chemin, une voie pour grandir, marcher. Il nous donne un espace, un temps, un amour. C'est lorsque, j'ai vu mon père sur son lit de mort qu'un nouveau chemin s'est dessiné à moi. Quitter la Chine, revenir en France, prendre le chemin de la création qui m'avait été censuré inconsciemment par les préjugés familiaux. Je me sentais enfin le droit de pouvoir être, aller vers ma passion.

Le deuil, tout ce qu'on sent, tout ce dont on vit et qui reste à la superficie au lieu d'aller se déposer au plus profond de nous-même. Comme un morceau de sucre dans l'eau, on voudrait que cette tristesse se dissolve pour venir se déposer dans un coin de notre cœur et en finir avec le travail du deuil.

Je suis revenue en France en décembre 2007 pour m'installer dans la maison de mon enfance. Là où j'ai vécu toutes mes années d'enfance, d'adolescence avec mon père. J'avais besoin de revenir pour me sentir proche, en harmonie avec ma tristesse. J'ai décidé de me réinscrire en Arts Plastiques, j'ignorais alors que ce serait un chemin pour faire mon travail de deuil. En effet, le deuil est un état de tristesse plus ou moins long, sur ce chemin de deuil, on rencontre des supports pour nous aider à dépasser la tristesse. C'est un sentiment abstrait qui n'a pas de formes, qui s'extériorise sur un support pour lui donner une forme palpable. Les instants après l'enterrement, ils nous restent l'image, les yeux, une présence au loin qui avec les jours se décomposent pour laisser place aux souvenirs. Je considère mon projet comme une catharsis.

Le deuil est déjà loin

Maintenant, les mois d'hiver sont passés et je suis là encore sur le chemin, un chemin de terre naturel. Je marche, je regarde les paysages, je sens le bonheur qui m'entoure comme une renaissance, mon cœur se purifie, se relâche. Je suis plus près de moi-même. Le mois d'avril, j'ai vécu dans un bain de jouvence, un bain de fraîcheur, de bonheur. J'étais animée d'une poésie, d'un sourire. C'était bon, j'ai réappris à me redécouvrir pensive, poétique avec un homme. J'ai réappris à sentir Paris, à me sentir être, pensante, aimante. Je me sens peut-être dans le même état d'âme qu'à Pékin : en fête, sans but, ni fin, toujours à prolonger la nuit. J'aime prolonger la nuit jusqu'au petit matin. Maintenant je n'ai pas sommeil car depuis un mois, mon temps est en décalage, constamment. Tous les deux jours, je l'ai vu, on s'est enroulé, serré. Quelle joie, quel bonheur de le voir dans cette fête. Samedi, j'avais tellement envie de le voir, de continuer cette histoire. J'utilise ce sentiment d'amour dans mon installation avec la présence des pétales de roses sous la structure et aussi avec la pomme et le serpent. La renaissance, la sortie du deuil, de la pénombre, la sortie du labyrinthe. Aussi le sentiment de légèreté que dégage cette installation vient de ce sentiment d'amour en la vie qui m'accompagne actuellement.

Je suis à la fin de mon deuil, je sors de mon labyrinthe, je vois de la lumière.

aller-retour / aller-simple

La conception de cette installation n'est plus mon propos, je l'ai racontée précédemment dans l'installation Je suis le feu, le feu me brûle. Le présent de cette installation et ce qu'elle adviendra dans le temps m'intéressent maintenant.

Il était une fois...

Une traînée de pétales de roses multicolores parfume l'endroit. En avançant, on marche sur les fleurs. Un peu plus loin, une toile noire formant une tente circulaire de 5 mètres de diamètre, de 1,80 mètre de hauteur et de 1,5 mètre de largeur est suspendue au plafond à 70 cm du sol par huit anses de un mètre. L'armature est faite de tiges en bois et de fils métalliques. Le sol et le plafond de cette tente marqués par les armatures ne sont pas tendus de tissu. La tente a deux entrées en soie noire. La tente n'est pas ouverte, elle est comme recroquevillée sur elle-même.

Une échelle de 5 mètres de long, réalisée dans le même tissu de soie noire est attachée à cette tente et se déploie pour disparaître au-dessus du plafond. Au sol on aperçoit une vraie pomme rouge et un serpent en tissu de soie noir au milieu des pétales. Je m'approche, je fais le tour de l'installation. J'essaie de me mettre dans les plis de la tente qui sont à la hauteur de ma poitrine. J'entends un enregistrement d'une voix féminine douce elle parle du temps. Cette voix anime l'installation.

Sensations, symboles

Cette installation vise à rendre compte de la notion de temps suspendu, d'absence et de renaissance. J'ai souhaité recréer la nostalgie ressentie lors de mon retour dans la maison de mon père, 4 mois après sa mort. Dans cette maison, cet espace où auparavant j'avais été au contact avec la mort. Le sentiment de perte était présent, pesant même. Essayer de le retrouver, aller le chercher... Les objets, les lieux étaient empreints de sa présence. Ma pensée était toute pleine de lui. Cet homme que j'ai connu, qui m'a tenu dans ses bras le jour de ma naissance. Ce père dont la disparition m'a ouvert le chemin de la création.

Je me suis sentie un jour comme dans un labyrinthe et je voulais rendre compte de ce labyrinthe dans lequel j'ai été. Un jour, j'ai pris une porte obscure qui m'a amenée dans un univers sombre où j'ai erré. J'ai tapé aux portes, je suis allée sans but, avançant, tenant à peine sur pieds. Je n'avais plus pied. Une sensation de flottement angoissante s'était emparée de moi, en moi. Je regardais le ciel sans pouvoir en sortir étant entre ciel et terre dans ces immenses murs. Je me sentais comme asphyxiée, encerclée, prisonnière de moi-même, privée de sensations extérieures. C'est maintenant que je peux en parler, à la sortie du labyrinthe, de ma douleur. Quand je me retrouve, vivante. Quand je sens mon corps et mon âme unis dans le même instant. Savoir sortir de là, savoir marcher. Peut-être pendant ce temps labyrinthique étais-je dans l'ailleurs ? En s'avançant dans l'installation, les pétales de fleurs sur le sol gris clair de la salle et la lumière de l'après-midi donne l'illusion d'une rivière féerique. Rappelant les cérémonies funéraires indiennes où des guirlandes de fleurs sont dispersées sur le Gange. La structure de la tente repliée à un aspect énigmatique, la toile en soie noire lui donne un aspect sacré. C'est aussi un tombeau, le signe du passage vers l'au-delà. L'échelle dans l'installation Aller-Retour / Aller-Simple donne l'impression que quelqu'un est parti, mais on ne sait pas où. On peut noter une ressemblance avec une installation de l'artiste russe Ilya Kabakov L'homme qui s'est envolé dans l'espace où il fait sortir l'installation du plafond.

webdesign : Alexandra Joubert